Formation à l'IA : pourquoi les entreprises belges jouent-elles avec le feu ?
- GRGT

- il y a 6 jours
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Depuis février 2025, l'Europe impose aux employeurs de former leurs équipes à l'intelligence artificielle. Pourtant, plus d'un tiers des entreprises belges n'ont rien prévu alors même que celles qui investissent dans la montée en compétences affichent des gains de productivité spectaculaires et un retour sur investissement mesurable en quelques mois. Un attentisme coûteux.

La Belgique aime les paradoxes. En voici un de taille : selon Eurostat, près de 25 % des entreprises belges de plus de dix salariés utilisent déjà au moins une application d'intelligence artificielle. C'est une hausse de 80 % en un an. Le pays se hisse ainsi sur le podium européen, juste derrière le Danemark et la Suède. Mais dans le même temps, une enquête d'Acerta Consult menée en juillet 2025 révèle que 35,7 % des entreprises n'ont toujours pas formé leurs collaborateurs à l'IA, et ne comptent pas le faire.
Le décalage est saisissant. D'un côté, des outils déployés à grande vitesse. De l'autre, des équipes livrées à elles-mêmes. Sept travailleurs sur dix estiment d'ailleurs que les directives internes sont insuffisantes. Plus troublant encore : 43 % des salariés belges ignorent tout simplement si leur employeur autorise ou non l'usage de ces technologies. L'IA s'installe donc dans les bureaux un peu comme un invité qu'on n'aurait jamais présenté.
Une obligation légale et beaucoup d'entreprises concernées sans le savoir
Depuis le 2 février 2025, l'article 4 de l'AI Act européen est entré en application. Il impose à tout employeur de garantir un niveau suffisant de « littératie IA » parmi son personnel. Concrètement, chaque collaborateur amené à utiliser ou superviser un système d'intelligence artificielle doit comprendre son fonctionnement, ses limites et ses risques. Il ne s'agit pas de transformer les comptables en data scientists, mais de leur donner les clés d'un usage critique et responsable.
Ce que beaucoup de dirigeants ignorent, c'est l'étendue réelle de cette obligation. Toute entreprise qui utilise des outils IA dans un cadre professionnel est considérée comme « déployeur » au sens du règlement européen. Cela inclut des solutions devenues courantes comme Microsoft 365 Copilot, ChatGPT, ou n'importe quel assistant IA intégré à un logiciel métier. Un point d'attention crucial : la simple utilisation de Word ou Excel classique n'est pas concernée, mais dès lors que Copilot est activé, l'entreprise entre de plain-pied dans le champ d'application de l'AI Act.
Or, combien de PME belges ont activé cette fonctionnalité sans mesurer les implications réglementaires qui en découlent ?
L'obligation est toutefois proportionnée. Plus l'usage de l'IA est critique, recrutement, décisions financières, scoring client, plus les exigences de formation sont élevées. Pour les usages occasionnels, une sensibilisation de base peut suffire. Le choix appartient à l'entreprise. Mais le choix de ne rien faire, lui, n'est plus une option.
L'enjeu dépasse la simple conformité administrative. Selon Deloitte, 39 % des travailleurs belges considèrent que cette montée en compétences relève de la responsabilité de l'employeur. Et ils ont raison de l'attendre : les erreurs liées à une mauvaise utilisation de l'IA, fuites de données sensibles, décisions biaisées, contenus générés sans vérification, peuvent coûter bien plus qu'une formation. Les amendes prévues par l'AI Act atteignent jusqu'à 35 millions d'euros ou 7 % du chiffre d'affaires mondial. Les sanctions entreront en vigueur dès le 2 août 2025, et les premiers contrôles effectifs débuteront en août 2026.
Mais réduire la formation à une contrainte réglementaire serait passer à côté de l'essentiel. Les chiffres sont formels : selon une étude AWS relayée par Computable, 94 % des entreprises belges ayant intégré l'IA dans leurs processus constatent une hausse moyenne de leur chiffre d'affaires de 29 %. Le rapport PwC AI Jobs Barometer 2025 va plus loin : les entreprises les plus exposées à l'IA ont enregistré une croissance du chiffre d'affaires par employé trois fois supérieure à celles qui le sont moins. Autrement dit, former ses équipes n'est pas une dépense, c'est un investissement à rendement rapide.
Former, c'est rentable, les chiffres le prouvent
Les données compilées par McKinsey et plusieurs cabinets spécialisés convergent : le retour sur investissement moyen d'une formation IA atteint 340% sur douze mois, avec 87% des entreprises observant un ROI positif dès les six premiers mois. Microsoft et IDC estiment que chaque euro investi dans l'IA générative génère un rendement de 3,7 fois en moyenne. Ce n'est plus de l'expérimentation, c'est de la stratégie.
Les gains de productivité sont tout aussi parlants. Une étude Wharton-GBK Collective de 2025 documente des résultats concrets par fonction : les développeurs gagnent entre 30 et 50 % de productivité supplémentaire, les équipes RH améliorent leur efficacité de 28 % grâce à l'automatisation du tri de candidatures, et les services juridiques réduisent de 40 % leur temps d'analyse documentaire. Dans la communication professionnelle, McKinsey mesure une économie moyenne de deux heures par jour et par collaborateur.
Et puis il y a l'effet sur les salaires. Le rapport PwC 2025 révèle qu'à poste équivalent, les collaborateurs maîtrisant l'IA perçoivent en moyenne 56 % de rémunération supplémentaire par rapport à leurs pairs. Cet écart était de 25 % en 2023, il a plus que doublé en un an. Une étude Neobrain confirme la tendance : les équipes formées pendant plus de 20 heures affichent une productivité supérieure de 40 % par rapport aux formations express. La durée compte autant que le contenu.
Pourquoi, alors, tant d'entreprises tardent-elles à agir ? Plusieurs facteurs expliquent cet attentisme. D'abord, l'absence de législation belge spécifique : le cadre européen s'applique, mais aucune autorité nationale n'a encore précisé les modalités de contrôle. Ensuite, le flou persistant sur ce que signifie concrètement « former à l'IA ». L'AI Act ne prescrit ni durée, ni format, ni contenu obligatoire. Cette souplesse, pensée pour s'adapter à tous les secteurs, se retourne parfois contre les dirigeants qui ne savent pas par où commencer.
Pourtant, l'appétit des collaborateurs est bien réel : 60 % des travailleurs belges se disent intéressés par une formation sur le sujet. Le terrain est prêt. Il manque souvent l'impulsion. Et le temps presse : selon le World Economic Forum, 39 % des compétences actuelles seront transformées ou obsolètes d'ici 2030. Dans les métiers exposés à l'IA, les exigences évoluent 66 % plus vite qu'ailleurs.
La question n'est plus de savoir si l'IA va transformer le travail — elle le fait déjà. La vraie question est de savoir qui, dans l'entreprise, comprend ce qu'elle fait. Former ses équipes, c'est reprendre le contrôle sur une technologie qui, sans garde-fous, peut autant accélérer la performance que multiplier les risques. C'est aussi fidéliser des talents qui, de plus en plus, choisissent les employeurs qui investissent dans leur développement. Les entreprises belges ont jusqu'ici brillé par leur capacité d'adoption. Reste à prouver qu'elles savent aussi accompagner le mouvement — avant que les premiers rappels à l'ordre ne tombent, et que l'avantage concurrentiel ne bascule définitivement du côté de ceux qui auront su anticiper.
Sources
Eurostat – Statistiques sur l'adoption de l'IA en Europe (2024)
Acerta Consult – Enquête auprès de 2 000 travailleurs et 500 entreprises belges (juillet 2025)
Deloitte – Trust in Generative AI: A Belgian Perspective (2024)
AWS / Computable – Étude sur l'impact de l'IA sur le chiffre d'affaires des entreprises belges
PwC – AI Jobs Barometer 2025
McKinsey – Global Survey on AI 2025 et AI Productivity Impact Report 2024
Microsoft / IDC – Étude sur le ROI de l'IA générative (2025)
Wharton & GBK Collective – AI in the Enterprise (2025)
Neobrain – Baromètre RH et IA (2025)
World Economic Forum – Future of Jobs Report 2025
SD Worx – Analyse des obligations de l'AI Act pour les employeurs belges
Commission européenne – FAQ officielle sur la littératie IA
AI Act (Règlement UE 2024/1689) – Article 4 relatif à la maîtrise de l'IA





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